22 août 2011

Des fleurs jaunes pour Juliette

 

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Juliette,

Tiens, je t'ai apporté des fleurs jaunes, elles te plaisent ?

Je m'assieds un instant, tu permets ? J'aimerais tellement venir discuter plus souvent.

L'air est vif ce matin ... l'orage a grondé cette nuit, tu n'as rien entendu ?

C'est toujours aussi calme ici, je m'y sens bien. Je vais rester un peu, puis j'irai me balader jusqu'à Ornex.

Combien de fois l'as-tu fait ce trajet dans ta vie ? Tu n'as plus beaucoup de visites, dis-tu, et de fleurs encore moins.

Tes enfants ont vieilli, Juliette. Les amis sont partis. Qui se souvient encore du chemin pour venir jusqu'ici !

Très belles ces fleurs jaunes !

Si, petite fille, je t'avais rencontrée, m'aurais-tu raconté des histoires, celles que tu n'as pas eu le temps de lire à tes enfants ?

M'aurais-tu promenée sur la luge, le long de la Divonne, et serions-nous allées admirer la grosse locomotive si bruyante qui me fascinait tant ?

Peut-être aurais-je mis ma main dans la tienne et aurions-nous marcher, de Chevry à Segny, en chantant à tue-tête des chansons de sorcières rigolotes et de bûcherons magiciens.

Mais tu as jeté l'éponge, ton sablier s'est cassé en donnant la vie, ta vie pour une autre qui n'a pas survécu ... laissant les dix frères et soeurs qui n'ont pas compris, l'abandon, la solitude.

Ensuite, est venu pour les plus jeunes, l'enfer de l'orphelinat à Ferney et la maltraitance infligée par des gens se targuant de religion, de grandeur d'âme et se réclamant de Dieu.

Lorsque, à huit ans, on reste des heures debout, un drap mouillé de pipi sur la tête afin qu'il sèche, avec un morceau de pain pour seul repas, on ne comprend ni la punition, ni le fameux Dieu d'amour. On ravale ses larmes et on poursuit, sans tendresse, cet itinéraire obligé d'enfant cassé.

Tu n'imaginais pas ça Juliette. Tu n'aurais pas voulu ce calvaire pour tes enfants. Tu rêvais sans doute pour eux d'un avenir paisible et heureux dans le pays gessien, ou bien là-haut vers L'Abbaye. Cruel destin qui en a décidé autrement.

La fratrie, soudée, solidaire, a su faire face, non sans mal - on ne sort pas indemne d'une enfance fracassée - pour devenir le clan au sein duquel j'ai aimé vivre.

et de Versoix à Divonne, ou de Gex à Genève, quand souffle le Joran, les Anciens disent qu'ils écoutent encore ta voix.

 

Vraiment sympas, ces fleurs jaunes !

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à Juliette Guignard née Ploujoux ( 1891-1935 ), ma grand-mère.

...

Ne pas craindre, tout passe. *

- devise familiale -

...

 

* j'ai le décodeur, traduction en clair  : serre les dents , ne te plains pas, cela passera !

... Chevry, début août 2011.

.

 

Posté par sabledutemps à 11:21 - - Commentaires [10] - Permalien [#]


Commentaires sur Des fleurs jaunes pour Juliette

    Moi aussi j'aurais bien aimé les connaitre, tous, le clan.

    Posté par Ortie, 22 août 2011 à 11:42 | | Répondre
  • J'aime quand la voix de l'oubli nous parle de mémoire...

    Posté par Walrus, 22 août 2011 à 12:15 | | Répondre
  • Ortie: alors, il va falloir faire vite, hélas !

    Walrus : Merci. Mémoire à fleur de peau. Lieux de mon enfance, si loin et en même temps si proche.
    Je lui devais bien ça à Juliette. Le propre de la voix de l'oubli est de ... ne pas oublier.

    Posté par sable, 22 août 2011 à 20:22 | | Répondre
  • Frissons de la mémoire ornés de jaune.
    Quel bel hommage, Sable.

    Posté par colo, 23 août 2011 à 09:53 | | Répondre
  • beaucoup d'émotion à la lecture de tes mots ...
    je t'embrasse

    Posté par charivarii, 24 août 2011 à 12:15 | | Répondre
  • Charivarii: Que je suis heureuse de ta visite !!Merci d'être passée.
    J'avais tellement envie d'en parler ... un monde qui s'en va mais qu'il ne faut pas oublier.
    Je t'embrasse.

    Colo : elles sont bavardes mes fleurs jaunes, n'est-ce pas ? Elles ont encore tant à dire avant qu'il ne soit trop tard.
    je t'embrasse très fort.

    Posté par sable du temps, 24 août 2011 à 17:25 | | Répondre
  • C'est malin, là, je pleure....

    Posté par Francoise, 26 août 2011 à 10:37 | | Répondre
  • Françoise : ... et que puis-je faire, ma belle, pour te consoler ?
    Plein de gros gros bisous.

    Posté par sable du temps, 26 août 2011 à 13:44 | | Répondre
  • J'aurais bien aimé faire de même, près de mes grand-mères, disparues si jeunes et laissant leurs enfants. Grand-mères dont je ne sais pas le lieu de leur dernière demeure. Elles m'ont tant manquée, enfant.

    Posté par LOU, 22 août 2016 à 09:19 | | Répondre
  • Les Yve(s) me font chialer. Puissant, franc, direct, efficace

    Posté par Serge Pradoux, 22 septembre 2017 à 13:17 | | Répondre
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