27 janvier 2015

Mémoire

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Jacek était chef de gare ...

Qu'il l'a aimée sa gare ! proprette, fleurie, les trains toujours à l'heure et lui, sur le quai, très fier dans son bel uniforme.

Un mot gentil pour chacun, les paysans se rendant au marché, le docteur de la ville et sa femme si belle - bien le bonjour Madame - Bonjour Jacek -

Les passagers le saluaient amicalement et les enfants lui enviaient sa casquette et son sifflet - Dis Jacek, je peux faire démarrer la locomotive ? -

La vie s'écoulait, simple, insouciante et joyeuse.

Et puis, est arrivé le temps du malheur.

Les hommes ont posé d'autres rails.

Et d'autres trains sont venus, traversant la gare sans s'arrêter, pour finir le voyage quelques kilomètres plus loin, là où le travail rend libre.

Plus de sifflet, d'éclats de rire et de fleurs, juste la nuit et le brouillard.

Jacek n'a jamais pu oublier ... les wagons à bestiaux vomissant leur cargaison pitoyable, les cris, les pleurs des enfants terrifiés, le bruit des pas, le claquement des fusils, les grondements des chiens, les ordres aboyés par les soldats, weiter weiter ...
Rattrapé par ses cauchemars, hanté par l'écho de millions de voix, Jacek, devenu fou, s'est couché sur les rails.

Certains soirs de brume, l'ombre de Jacek glisse sur le quai désert et il n'est pas rare de l'entendre murmurer dans un souffle  :

- Oswiecim Oswiecim, terminus, tous les voyageurs descendent du train, Oswiecim Oswiecim, terminus, tous les voyageurs descendent du train, Oswiecim Oswiecim, terminus, tous les voyageurs descendent du train ...

Jacek était chef de gare.

Oswiecim: Auschwitz en polonais

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Posté par sabledutemps à 18:15 - - Commentaires [10] - Permalien [#]


Commentaires sur Mémoire

  • Très touchante manière de nous rappeler ce qu'a été la plus grande ignominie de notre histoire. Un aller sans retour sauf pour quelques uns, les "rescapés" des camps de la mort .
    On a dit "plus jamais ça" et pourtant dans le monde, des fanatiques sanguinaires font régner la terreur et font couler le sang au nom de je ne sais quel dieu qui ne leur a rien demandé de tel.
    Bonne semaine dame Sable et merci encore pour ce touchant récit.

    Posté par gérard, 28 janvier 2015 à 09:08 | | Répondre
    • Gérard:
      Le sujet me tient particulièrement à coeur. Et c'était ma façon de
      témoigner en écrivant ce texte fiction ( écrit en 2011 )
      Brecht disait : " Le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde
      ".
      Chacune-un de nous avons peut-être au fond de nous quelques cellules de
      cette bête immonde, qui se réveillent plus ou moins un jour ou l'autre ...
      ou pas ?
      Mon propos ne respire pas franchement l'optimisme ! ! !
      Soyons vigilants et gardons la tête froide afin d'être toujours des "
      rescapés ".
      merci dêtre venu Sieur Gérard. Je vous souhaite une bonne journée douce et
      lumineuse. Pour cela, je garde le vieux temps grisouni ( terme majorquin !
      ) et le froid pour moi.
      Amicalement

      Posté par sabledutemps, 28 janvier 2015 à 11:29 | | Répondre
  • Parce que une toute petite voie ferrée passait au bod du jardin, parce que ma toute petite fille agitait la main lorsque le train passait au ralenti en faisant 'tchou-tchou",. .... parce que mon papa m'emmenait tous les soirs de vacances dans cette gare terminus au bord de la mer ... parce que toute ma vie j'ai aimé les trains ...

    les larmes sont venues en lisant votre texte, merci

    Posté par jeanne, 28 janvier 2015 à 10:40 | | Répondre
    • Jeanne :
      Merci à vous d'être venue.
      Mes parents étaient amis avec la garde -barrière de Divonne et lorsque
      j'étais enfant, elle me prenait dans ses bras et j'avais le droit de
      toucher du doigt ... la locomotive J'étais fascinée. Et puis au fil du
      temps, pour diverses raisons, j'ai appris à ne plus aimer les trains et les
      gares.
      Mon texte est une fiction qui pour moi est une façon de parler de " Nuit
      et Brouillard " au nom de ceux qui par le monde ne sont plus là pour le
      faire.
      Belle Journée Jeanne.
      Amicalement.

      Posté par sabledutemps, 28 janvier 2015 à 11:46 | | Répondre
  • Texte poignant!
    Tout le début a un petit air de nostalgie, on s'attend à l'histoire de ces petites gares fermées parce que plus rentables... Et tout à coup, vlan! on ne comprend pas immédiatement, et l'horreur n'en est que plus terrifiante.
    Tu as raison, en chacun de nous sommeille le germe de la bête immonde, tout est dans la manière dont on le combat.
    Merci de nous l'offrir.

    Posté par G.Policand, 28 janvier 2015 à 17:52 | | Répondre
    • G.Policand :
      La normalité peut très très vite basculer dans l'horreur. C'était il y a 70
      ans, le plus triste c'est que ce genre de " bascule " se passe aujourd'hui
      à nos portes en toute impunité.
      Quant aux gares de notre enfance ! : la mienne avait des fleurs rouges
      devant les portes ... des géraniums .
      Merci pour ton commentaire qui me touche.
      Cordialement

      Posté par sabledutemps, 31 janvier 2015 à 13:58 | | Répondre
  • Un très beau texte, poignant.

    Posté par le dinosaure, 28 janvier 2015 à 19:09 | | Répondre
    • Le dinosaure :
      Merci pour votre visite et votre commentaire?
      Un pseudo intéressant ! Témoin du Temps passé et à venir ?

      Posté par sabledutemps, 31 janvier 2015 à 14:02 | | Répondre
  • oui, un beau texte !
    Je pense à l'histoire du premier propriétaire de ma maison, enfant, les rails longeaient son jardin, il m'a raconté qu'il courait avec le train qui n'avait pas encore pris sa vitesse, la gare étant à une centaine de mètres. Puis comme dans votre histoire, la gare a disparu ...alors cet homme qui aurait tant voulu devenir mécanicien voire ingénieur s'est mis à construire des trains miniatures dans son grenier. Son rêve n'a pas pu se réaliser, fils de médecin, son destin était déjà tracé !
    Pour lui, j'ai écrit ceci http://saravati.skynetblogs.be/archive/2013/12/30/ardoises-definitivement-brisees-8028201.html

    Posté par saravati, 30 janvier 2015 à 18:01 | | Répondre
    • Saravati:
      Merci!
      Merci aussi pour votre invitation chez vous. J'ai beaucoup apprécié votre
      texte.
      Amicalement.

      Posté par sabledutemps, 31 janvier 2015 à 14:06 | | Répondre
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